1973 yılında İzmir’de doğan gazeteci yazar Ece Temelkuran, 1991 yılında Bornova Anadolu Lisesi’ni, 1995 yılında Ankara Üniversitesi Hukuk Fakültesi’ni bitirdi.
Extraits traduits du turc par Canan Marasligil et à paraître dans Anthologie auteurs
contemporains turcs: Volume I chez Publie Net.
Ce document contient la traduction en français des sections suivantes du roman original :
- Pages 1 à 19, dans l'ordre original (livre troisième suivi du livre premier).
- Pages 145 à 150, un chapitre sous forme d'une lettre qui précède le livre second.
- Pages 159 à 163, chapitre 2 du livre second.
Canan Marasligil
LE SON DES BANANES
Beyrouth, Oxford, Istanbul, 2009
LIVRE 3e
LA POUSSIÈRE
La vérité était dans la poussière, je l'ai vue...
J'ai ouvert la fenêtre. Le vent de l'automne 2006 s'est précipité dans la maison, comme des
mains s'allongeant à l'infini.
Une nuée d'oiseau velléitaire derrière moi :
Les pages que j'avais collées au mur sans y laisser un blanc et dont j'avais tapissé le sol en
les pressant sous des pierres se sont envolées. Au fur et à mesure que les pierres dévalaient, une
histoire et tous ses passagers chaviraient.
La maison n'est à présent rien d'autre qu'une histoire.
Ni ce vieux pull jaune ne me va, ni ce pantalon noir... Je me suis entièrement habillée de
l'histoire de quelqu'un d'autre. Moi aussi, je suis désormais une de ces pierres chavirées par le vent.
Je peux à présent raconter une histoire.
Je peux redevenir... poussière.
LIVRE 1er
VOUS
1
Sous le soleil de juin qui s'élevait par-delà la montagne et s'évadait des mains de la
gigantesque et blanche Notre Dame du Liban sur le sommet de Harissa, dont on dit que dans les
jours les plus sanglants de la Guerre Civile elle tournait en pleurant le dos à la ville et qu'elle
souriait pendant les très courts cessez-le-feu, les yeux de Beyrouth s'éblouissaient. Tandis que les
autres villes du monde s'apprêtaient à changer de décor, la ville resta figée la chassie plein les yeux
sous la lumière des documentaires jaunâtres des années soixante-dix interrompant le sommeil de
quelques beyrouthins en soif de paresse qui tiraient les rideaux et fermaient les volets de leurs
balcons pour un peu plus de langueur dominicale. Les réservoirs d'eau en forme de tasse au sommet
des immeubles commençaient à s'échauffer en sourdine. Ce même silence, ces femmes entrées dans
la ménopause cette année-là, c'est-à-dire en 2006, sorties sur leur balcon pour saisir un peu de
fraîcheur matinale, le partageaient avec les célibataires du samedi soir sortis tôt, effrayés par les
lendemains de nuits sans amour. Tandis que l'immense publicité pour matelas de Sleep Comfort,
telle une plaisanterie sortie vivante de toutes les guerres, s'élevait sur la ville avec la lumière du
matin, s'exhibant comme si cette ville pouvait se permettre un sommeil serein, une personne encore
inconnue à Beyrouth, qui n'en connaissait pas encore les histoires, se trouvait seule dans le vide
d'un immeuble plein d'histoires et de gens étranges au coin de la pente Geitaoui dans le quartier
Achrafieh à l'Est de la ville. Tout commença avec le claquement d'une porte...
***
« Yalla ! Tu es libre aujourd'hui ! »
La porte claqua derrière elle. La phrase de Madame Zeynab resta coincée dans la porte. Sa
dernière parole, dans cet appartement à l'Est de Beyrouth dans le quartier d'Achrafieh situé au bout
de la pente qui descend le long de l'hôpital Geitaoui, tomba dans le vide de l'immeuble :
« Yalla ! »
Elle écouta l'écho de la porte disparaître doucement dans le silence matinal. Puis, elle
entendit son souffle...
Elle voulut retourner, dans la maison, astiquer les sols, nettoyer la cuisine, récurer les
toilettes, préparer à manger, apporter de l'eau à Monsieur Hâdi, de la liqueur de cerise à Madame
Zeynab, aux sanglots nocturnes sur le balcon, à tout ce qu'elle faisait sans cesse depuis un mois, à
tout ce qui la poussait à bout, de nouveau. Elle voulut retourner à la table de la cuisine où elle
s'installait alanguie quand elle n'avait rien à faire, à écouter les voix en arabe qu'elle ne comprenait
pas venir de la télévision, à regarder passivement la nappe en toile cirée bleue de la table, à être
dans la maison telle une créature qui ne s'éveillait que lorsqu'on disait son nom. Cette maison
construite sur des ordres semblait à présent plus douce que la liberté.
Ses sentiments enflèrent dans sa gorge. Elle descendit les escaliers arrachant chaque pas au
béton. Elle ne connaissait encore personne qui parlait sa langue dans cette ville.
'Surtout,' se dit-elle, 'n'aie pas peur.' C'était il y a une semaine, elle avait compris. Quand
on est trop seul, on finit par accoucher d'un alter ego, pour qu'il nous dise 'n'aie pas peur' de
l'intérieur :
'Tu es bien arrivée depuis Manille jusqu'ici, tu n'auras donc aucun problème à passer un
dimanche seule, tu y arriveras n'est-ce pas... Tu y arriveras.'
De peur que le bruit de ses pas n'engendre l'ouverture de portes sur son chemin, elle
descendit les quatre étages à pas feutrés. Elle se planta comme une statue inachevée derrière le taxi,
une Mercedes d'un vert démodé, garé devant l'immeuble. Il n'y avait personne dans la rue.
'Doucement,' se dit-elle, 'tu ne dois rien faire. Tu peux t'arrêter ici à présent.'
Elle serra le sac en plastique blanc accroché à son épaule. Elle entendit le froissement du
papier venant de son sac. Heureusement, tous les bruits pouvaient s'entendre dans la solitude. Elle
serra son sac encore plus fort. Sa main devint moite. Une goutte de sueur glissa sur son poignet fin
et tomba à terre. 'Si personne ne passe, peut-être qu'après avoir attendu suffisamment je pourrai de
nouveau...'
Puis une goutte de plus, puis une goutte de plus...
« Euheuuheuuuh ! »
Une toux qui ressemblait à un rugissement s'amplifia dans la cage d'escalier, remplissant le
vide en béton. Les bruits de toux dévalèrent les escaliers en compagnie des bruits de pas. Les pas
ricochèrent en voyant l'ombre devant la porte :
« Euheuuh... Il faut un taxi habibti ? »
Juste quand il s'apprêtait à passer de ses pensées et de sa langue à l'anglais, le seul son qui
sortit de sa bouche fut celui d'un grincement de couvercle difficile à ouvrir. En feignant de sourire,
son visage et ses lèvres se brisèrent comme s'ils étaient en pierre. Il avait du mal à prononcer les
quelques mots coincés dans sa gorge sèche et à peine ravala-t-il sa salive :
« Mais oui ! Tu es bien la Philippine qui travaille pour Madame Zeynab non ? Comment tu
t'appelais déjà ? »
Nâsir, persuadé comme toute personne au Moyen-Orient qu'il fallait parler en gesticulant et
syllabe par syllabe avec les étrangers pour qu'ils vous comprennent, continuait à parler en haussant
les sourcils à chaque son. Les rides sur son visage approfondies par le soleil accentuaient de joie ses
grimaces exagérées. Son anglais articulé, angulaire, palestinien, ralentit pour se faire comprendre :
« Moi Nâsir. Voisin d'en bas. Le chauffeur de taxi Nâsir. Ton nom, c'est quoi ton nom
habibti ? »
« Filipina » dit-elle, un chuchotement s'évaporant dans sa bouche.
« Filipina ? Quel drôle de nom ! Filipina des Philippines ! Ha ha ha !... »
Le bavardage amical de Nâsir brisa le béton de Filipina. Elle finit même par sourire un peu.
« Alors dis-moi, où veux-tu aller Filipina des Philippines ? »
Le front de Filipina se plissa, ses sourcils se froncèrent, sa bouche fit une grimace. Son
visage resta figé au stade précédent les larmes. Nâsir ne put rien faire d'autre que d'ignorer ce
visage-là :
« Attends, attends ! Mais bien sûr, à la rue Hamra ! C'est là qu'ils vont les tiens, au couvent
Saint-François. Ça grouille de Philippins là tous les dimanches. C'est ça ? On va à Hamra ? »
Filipina baissa la tête vers l'avant. Ce n'était pas le moment de lui dire qu'elle ne croyait en
aucun dieu.
Nâsir était gêné de son brouhaha. La gêne le rendait de plus en plus maladroit. Il se disait
que s'il parlait beaucoup, la tristesse qui coulait goutte à goutte sur le visage de la jeune fille se
perdrait dans le raffut :
« Et alors, monte. T'as de la chance, je me rendais là justement. Mais on va d'abord s'arrêter
à Bourj Hammoud pour chercher du fioul. Tu n'es sûrement pas allée à Bourj Hammoud. C'est un
quartier arménien. Mais c'est Haram ! Ils ne vous laissent pas sortir de la maison ou quoi ? » - Un
tout petit geste posé sur l'épaule de Filipina la dirigea vers le siège avant. La même main ouvrit la
porte de la voiture. - « Ah ces gens ! Tu touches combien par mois ? 200 dollars ? Et la plupart te
sert à payer ta dette aux connards qui t'ont amenée ici je présume. Soi-disant une 'agence des
travailleurs étrangers' ! Ce sont tous des marchands d'esclaves ces fils de pute ! Avant ils
importaient les égyptiens. Maintenant c'est à votre tour. » - Il attendit que Filipina retire sa jupe
blanche de la porte de la voiture. Il ferma la porte. - « Que dieu les maudisse ! Et vous, vous êtes
les esclaves du Moyen-Orient Habibti ! Les plus misérables. T'as encore de la chance toi. Madame
Zeynab... quoi qu'on en dise, c'est une femme juste. »
Il monta dans la voiture, écrasant de son poids le fauteuil du conducteur. Il ouvrit sa fenêtre.
Sortit ses cigarettes. Accrocha une clope à sa bouche, en proposa une à Filipina. Filipina se contenta
d'un mouvement de sourcils.
« En plus t'es toute petite toi ! T'as quel âge ? Désolé mais, pas moyen de deviner l'âge
chez les vôtres ! Je vais te dire, tu peux déjà être contente. Les Sri Lankais gagnent moins que vous.
Les Éthiopiens bossent pour trois fois rien. »
Il baissa le frein à main, s'allongea vers la radio. Il n'avait plus grand chose à dire et Filipina
n'avait pas la moindre intention de parler :
« Maintenant ils apportent même les filles du Népal, tu sais ? Attends un peu, ils vont où les
Népalais ? Comme ils sont bouddhistes... Y'aurait aussi un temple bouddhiste dans cette ville ? Y'a
de tout dans cette ville. Dans cette ville... »
Filipina se laissa emporter par le brouhaha de cet homme d'âge moyen à la chemise trop
serrée, essayant de remplir le silence. À l'instar des enfants au bord des larmes qui oublient leur
envie de pleurer, distraits par les choses colorées et bruyantes qui les entourent, elle oublia sa peur.
Elle regardait les dizaines d'indicateurs aux aiguilles tremblantes encrés dans le tableau de bord.
Nâsir, dès qu'il trouva une chaîne qui transmettait l'actualité, releva son nez vers le haut et
plissa les yeux comme un animal reniflant une trace de sang.
! "... le jeune palestinien Anwar dit avoir 14 ans. Il travaille 12 heures par jour pour 30 dollars, gagnant
plus que les autres enfants. Anwar, comme des centaines d'autres enfants, travaille dans les nombreux
tunnels de la contrebande entre Gaza et l'Égypte. Il explique comment deux de ses amis ont été tués dans
les tunnels gazés par le gouvernement égyptien en vue d'arrêter les trafiquants..."
Au fil des mots dictés par l'actualité, Nâsir changea de visage et laissa apparaître sous son
masque de plaisantin un tout autre homme. Un homme sur le point de tuer, sur le point de mourir.
Le regard détourné, comme un prédateur, comme une proie. Le soldat jusque-là enfoui en lui se
réveilla. En garde ! ... Sa colère a visé pour rien. En apercevant son visage dans le rétroviseur, il
revint. Il se tourna vers Filipina qui avait les yeux plongés sur les aiguilles du tableau de bord :
« Ça te plaît ? »
« Tant d'aiguilles ? » dit Filipina, ne sachant pas quoi dire d'autre.
Pour la première fois le visage de Nâsir s'accorda avec son âge. Il avala sa voix de bavard. Il
avait une vraie voix, grave, sombre ; il parla avec. « Je te raconterai Refika » dit-il. Sa voix semblait
venir des tunnels de Gaza :
« Ça aussi je te raconterai. Mettons-nous en route. »
Nâsir régla la radio sur une musique pleine de darbouka et de tambourins, « Allez, » dit-il,
« Bienvenue à Beyrouth Refika Filipina ! »
« Je » dit Filipina, hésitante :
« Je ne vais pas au couvent... »
Elle regarda Nâsir pour la première fois. Elle trouva la force et lui parla de sa voix la plus
déterminée :
« Je dois me rendre au camp de Chatila. »
Nâsir se tourna avec une telle vitesse vers Filipina que les dizaines d'aiguilles des
indicateurs sur le tableau de bord, qui pointaient toutes dans des directions différentes, se mirent à
tournoyer de façon synchronisée, avant même que le moteur ne démarre.
2
« Toc toc toc ! Messieurs ! Le dîner est servi. »
Aussitôt que le maître d'hôtel frappa les trois coups, les hommes et les femmes en toge
s'avancèrent lentement avec force galanterie vers la grande table en bois. En observant les noms
inscrits sur les cartons placés sur la « haute table » universitaire, chacun méditait « une liste de
sujets de conversation » qui serait en rapport avec les connaissances de leur voisin de table à cet
illustre dîner. Ceux qui allaient s'asseoir aux côtés du président du centre d'études européennes
Philip Smithson étaient en train de faire un download complet du dernier article qu'ils avaient lu sur
l'élargissement de l'Union Européenne. Ceux qui se retrouvaient aux côtés du professeur d'études
islamiques venant d'Egypte, invité au centre d'études du Moyen-Orient, préparaient la question sur
les Frères musulmans la plus complexe qui soit et pour laquelle ils avaient déjà bien élaboré la
réponse. Dans une situation plus difficile étaient ceux placés aux côtés des conférenciers de le
session du jour intitulée « La perception de l'Islam en Europe ». Il était évident qu'ils ramaient à
toute vitesse dans leur mémoire pour se souvenir des noms des différents interlocuteurs de la
session. Tous ces honorables invités du monde universitaire énuméraient dans leur esprit les bonnes
blagues sur les « ennuyeux dîners d'Oxford » qu'ils avaient déjà testées au moins une dizaine de
fois. Les seuls à s'intéresser au menu de la soirée étaient ceux assis aux côtés d'invités sans aucun
intérêt pour leur carrière.
Tandis que le doyen s'attardait à annoncer le tant attendu « Bon appétit » à ce dîner où la
moindre hâte ou agitation était considérée comme déplacée, ceux installés à leurs chaises
s'efforçaient de remplir des conversations insipides. Finalement l'ordre ayant été donné, les
convives répondirent. Un premier désastre de la cuisine anglaise, exagérément garni afin de faire
oublier son manque de saveur, fut servi en entrée. Les vins, dont les goûts ne convenaient en aucun
cas à cette hyperbole universitaire, étaient versés par des serveurs d'âge moyen du Collège en
apparence titulaires d'au moins trois doctorats, en inclinant la bouteille, montrant l'étiquette, faisant
goûter, bien qu'il n'y ait aucun autre choix, leur donnant ainsi une saveur française.
À ce dîner, où il était impossible de se présenter sans invitation et où ceux qui y étaient pour
la première fois invités s'empresseraient par après de raconter leur soirée sur le ton de la
plaisanterie mais toujours avec exagération, tout le monde s'efforçait de manger à la même vitesse,
d'ingurgiter le vin en gorgées identiques. On ne renversait rien sur la nappe blanche jusqu'à
l'arrivée du plat principal, les lustres éclairaient depuis les hauts plafonds les extravagants couverts
en argent placés en abondance sur la table pour cacher la pauvreté du menu.
Deniz avait appris à se comporter à ces dîners de la même façon qu'elle avait appris à réciter
les prières en arabe, sans les comprendre. Pouvoir rester installé à table aussi longtemps à boire du
vin et à manger des mets, sans parler de soi-même, sans vraiment parler de quoi que ce soit avec
sincérité, faisait partie intégrante de l'éducation d'Oxford. Elle avait essayé par tous les moyens
d'être comme eux, après des années d'agonie, elle avait fini par déplacer les yeux de son âme
jusqu'au plafond afin d'observer de loin tout ce qu'il se passait, et de n'établir que la partie restante
d'elle-même au centre des activités. De toute façon, personne ne lui demandait d'être présente corps
et âme.
Nul n'attendait ni vérité ni sincérité de la part de personne.
Tous ces gens, dans le meilleur des cas, savaient qu'ils ne pourraient ajouter tout au plus
qu'une phrase à la trop grosse boule de savoir de l'humanité et qu'ils mourraient à coup sûr sans
même pouvoir y arriver. Il était un temps où Deniz croyait que ces gens d'Oxford évitaient à tout
prix la sincérité de peur de faire face à cette tragédie. Mais cela faisait un certain temps qu'elle ne
pensait plus à ce genre de chose. Même son âme, du haut du plafond, était sur le point de se
consumer.
C'est pour cette raison qu'en pleine conversation avec le directeur du centre d'études
islamiques Henry Stevenson, installé à sa gauche, à propos d'une polémique autour de la
construction d'une mosquée à Oxford, et pour laquelle elle tentait de se remémorer les articles
qu'elle avait lus à ce sujet afin de pouvoir continuer la discussion, elle se souvint des jours datant de
l'époque où elle ne parlait pas encore anglais où elle inventait les paroles des chansons de Michael
Jackson. Cette pensée absurde lui vint à cause de son voisin théoricien d'origine grecque qu'elle ne
comprenait pas et écoutait de la même façon qu'elle écoutait Michael Jackson chanter Billy Jean à
l'époque :
« I and oven! I and oven! »
Déformées, réinventées, elle avait tant mémorisé les paroles de ces chansons qu'elle ne
pouvait plus les entendre dans leurs versions originales, même après avoir appris l'anglais, et elle
réalisait ainsi que seul les souvenirs d'enfance pouvaient vaincre le savoir. Même « Moi et le four »
finissait par vaincre l'anglais d'Oxford.
L'accent de Brooklyn de Stevenson et sa barbe musulmane, à laquelle il avait donné une
forme qui lui éviterait de se faire arrêter « au hasard » aux douanes d'aéroports, allaient si peu avec
son discours, que Deniz avait peine à croire que c'était un musulman qui lui parlait des affaires de
l'Islam. « ... en fait je crois que la polémique est aussi due au fait que la taille de la mosquée ne doit
pas dépasser la tour de New College. Le prophète Mohammed - salallahu aleyhi ve sellem - dit
dans l'un de ces hadith qui je crois devrait vous intéresser que... »
Tandis que Stevenson racontait l'hadith, disant les 'sallahu...' que chaque croyant répétait
après le nom du prophète, Deniz pensa 'encore un qui traite sa propre foi comme un touriste
américain.' Elle se mit à réfléchir aux allures de touristes de ces musulmans occidentaux, à leur
lecture des écrits de Mevlana les poussant à interpréter l'Islam comme s'il s'agissait d'une
spiritualité de miséricorde comme le bouddhisme, à la façon dont l'occidental écorche et blanchit
les couleurs basanées de l'Islam, à 'la dureté de la croyance de l'Islam qui se perd dans la
traduction,' qu'elle décrirait certainement dans un article universitaire, un jour, mais pour lequel elle
ne savait pas encore par où commencer.
« Dans mon pays... » dit-elle avec un accent anglais bien soigné. Elle reprit ensuite sa
phrase, la recadrant légèrement et l'ajustant au contexte universitaire :
« Vous avez raison... »
Tout comme chaque oxonien qui se respecte, après avoir émis la convention sacrée, elle
reprit son discours :
« Dans mon pays également on veille considérablement à ce que les minarets des mosquées
et les monuments érigés par le gouvernement séculaire ne se dépassent pas mutuellement. C'est
d'ailleurs pour cette raison qu'Istanbul a vu ces dernières années se construire de monstrueux
monuments d'Atatürk pour faire de l'ombre aux minarets de mosquées centenaires. »
Stevenson attendit le plat principal pour se permettre de lâcher un éclat de rire abrégé. Il
demanda dans son éclat de rire :
« Vous êtes Turque n'est-ce pas ? »
« Ne disons pas Turque mais » souffla Deniz en souriant, « disons de Turquie. »
Stevenson parcourait sous ses yeux vitreux la base de données sous le titre Turquie. « Ah
oui, » dit-il, « si je ne me trompe, la Turquie aussi a connu une tension identitaire semblable à celle
en Allemagne. N'est-ce pas ? »
Deniz, à force d'expliquer la même chose à nombre d'étrangers, avait mémorisé un énoncé
tout à fait simplifié et universalisé sur « La problématique du nationalisme de l'intelligentsia
turque » qu'elle lâcha d'une traite sur la table :
« Vous avez raison. Les intellectuels en Turquie, en réponse aux éléments nationalistes
érigés lors de la fondation du pays et aux politiques d'extermination des minorités ethniques,
préfèrent se dire de Turquie plutôt que Turcs. »
Stevenson, imitant avec succès le geste des plus académiques qui consistait à poser les
coudes sur la table, rapprocher ses mains devant le visage et froncer les sourcils, regarda Deniz et
tout en mâchant une bouchée hocha longuement la tête en guise de 'Oui, je comprends,
intéressant.' Bien sûr qu'il n'avait pas trouvé ça intéressant et bien sûr qu'il allait dire quelque
chose qui allait susciter en guise de réponse le même geste courtois :
« Que pensez-vous du rôle d'unification que pourrait jouer l'Islam dans cette
situation ? D'après ce que j'ai compris de votre présentation aujourd'hui, vous essayez de lier le
mouvement islamique au Moyen-Orient à la pauvreté. Vous corrélez la montée de l'Islam avec la
pauvreté. C'est intéressant bien sûr. »
Il y avait trois définitions du mot « intéressant » à Oxford. La première signifiait, « Ce n'est
pas du tout intéressant mais comme nous sommes forcés de nous parler pour l'instant, nous ferions
mieux d'être courtois. » La seconde qui revenait à dire « Je n'ai rien compris » ne pouvait
s'entendre que dans les bars d'Oxford où ivre, on racontait sa thèse de doctorat aux serveurs. Quant
à la troisième elle voulait dire, « Vous dites n'importe quoi mais je n'ai pas encore perdu la tête au
point de vous faire croire que j'ai laissé tomber les convenances académiques. » Celui de Stevenson
était certainement de la troisième. En trois ans et demi à Oxford, Deniz n'avait encore jamais
entendu le mot « intéressant » utilisé dans sa définition originale.
« Je ne suis encore qu'en phase d'écriture de ma thèse bien entendu. Mais je crois que la
notion actuelle de 'terreur islamique' a entièrement occulté le facteur de pauvreté au sein du
mouvement social. En plus, je suis également d'avis que ce discours créé aux États-Unis à des fins
politiques s'est emparé du monde universitaire européen. J'ai l'impression que l'on ignore l'attitude
que le mouvement islamique produit ou tente de produire face au système néolibéral. Voire même
que le concept d'Islam modéré a été créé comme moyen politique afin de neutraliser cette culture
de résistance... »
Stevenson était retourné à son plat, hochant la tête de temps à autre pour montrer à Deniz
qu'il l'écoutait, fronçant tout de même les sourcils la tête devant son rôti en guise de
désapprobation. Deniz s'était mise à gigoter des mains. Il était déjà trop tard quand elle finit par
calmer ses mains, personne ne s'attendait à une telle attitude de sa part, mais elle avait parlé
franchement. La seule personne à table qui était dans la même situation qu'elle était Francesca, du
centre d'études européennes, séparée depuis peu de son mari, ayant pris sept kilos en un mois, qui
avait trop bu et de ce fait oublié qu'elle remplaçait un invité absent tandis qu'elle révélait à un
doctorant palestinien ses aphorismes sur les hommes. Deniz plaça doucement ses mains sur ses
genoux et réussit à terminer sa réplique dans le respect des traditions du dîner :
« Et vous, que pensez-vous à ce sujet ? »
Stevenson, d'une lourdeur digne d'un homme de foi plutôt que d'un théoricien, déposa ses
couverts, fixa le col de sa toge et se tourna vers Deniz :
« Êtes-vous quelqu'un de croyant Deniz ? »
La question fut servie avec la crème fraîche et les fraises, suivie du discours de
remerciement du doyen copieusement rempli de boniments pour relâcher les foules. Deniz était
tellement étonnée de cette question totalement à l'encontre des coutumes d'Oxford, que durant tout
le discours du doyen elle ne sut qu'esquisser un sourire à chaque éclat de rire de la salle. Quant à
Stevenson, il dut se dire que sa question 'politiquement incorrecte' pourrait facilement s'accrocher à
la toile des rumeurs et se retrouver au comité d'éthique, et voulant éviter toute contrainte, une fois
le discours du doyen terminé, il ne fit aucun signe laissant entendre qu'il espérait encore une
réponse à sa question.
Deniz mélangea la crème, la malaxa du bout de sa fourchette, déplaça les fraises d'un côté
de son assiette à l'autre. En se souvenant de l'étrange éducation religieuse que lui avait inculqué son
arrière grand-mère, du dieu de son enfance, dodu, amusant, elle sentit couler en elle un sentiment
tiède de tristesse qui n'avait rien à voir avec la situation dans laquelle elle se trouvait. Elle inspira
un bon coup et se tourna vers Stevenson qui ne l'écoutait plus :
« J'aurais bien voulu croire en dieu, Monsieur Stevenson. Il arrive parfois que l'on veuille à
tout prix se faire pardonner. »
Stevenson avait placé ses coudes sur la table et rapproché ses mains. Se préparant à dire
« Intéressant », il s'était déjà mis à hocher la tête. Deniz était amèrement fière d'avoir pu garder ses
esprits et avalé le reste de sa phrase.
'Parce que Monsieur Stevenson, l'autre jour, alors que je n'en avais pas la moindre envie,
j'ai commis un avortement.'
Le 21 août 1982, Chatila
Ma Filipina, ma douce kibbeh,
Le cou d'une femme est sa phrase la plus longue. Silencieuse, blanche, une phrase en
continu qui parle à jamais. Je pourrais écrire l'histoire du cou de ta mère. Son cou tremblant de
douleur sous le poids de la kalachnikov qu'elle tenait en main cette nuit-là, la première fois que son
cou s'allongea vers moi, une promesse qu'elle me fit un matin avec la blancheur de son cou, qu'elle
ne voulait qu'une seule promesse de moi... J'aurais peut-être dû tenir le journal intime du cou de ta
mère.
Ta mère n'avait que des envies de vie tout au long de sa grossesse. Et moi je la suivais dans
sa débauche, chaque jour je repoussais la guerre plus loin de nous. Nous affrontions la mort en
vivant. C'était notre intifada ! Une intifada pour deux. Trois si on te comptait également. Tu étais
toi aussi une petite intifada dans le ventre de ta mère.
Ta mère souhaita aller à la mer. « Non, pas à la Corniche. Loin. » J'avais emprunté la
voiture d'Abou Naji. Depuis qu'elle s'était prise une grenade au coffre arrière, elle était ouverte
comme un oeillet, en tranches, feuilletée. Ce n'était qu'une demi voiture mais par je ne sais quel
miracle elle roulait. Nous étions donc partis. Dès que nous nous étions mis en route ta mère avait
commencé à poser des questions. Des questions à mon sujet. Au sujet de mon enfance. Pas comme
si elle cherchait à savoir quelque chose. Je crois qu'elle ne faisait que m'écouter et m'observer.
Elle était très amoureuse, ses yeux caressaient mes joues. Je devenais ainsi plus beau en lui
racontant.
Enfant, comment je courais derrière les oiseaux « firri »,
... Qu'est-ce que j'en sais moi comment on dit firri en anglais... En plus, c'est un oiseau
tellement froussard qu'il ne mériterait même pas d'être traduit en anglais.
Comment je « pêchais » les grenouilles,
... Bien sûr que ça se pêche, tu ne le savais pas ? Il suffit de mettre du pain au bout de
l'hameçon et de le placer sur les nénuphars. La grenouille saute dessus et bondit quand sa bouche
s'accroche à l'hameçon. Lorsqu'elle bondit, un ami doit se précipiter pour l'attraper dès qu'elle
retombe pour lui trancher la gorge...
Comment je m'étais fait taper à l'école et comment tendre une embuscade,
... Ces fils de pute ! Comment ils se sont rués tous ensemble sur moi. C'était par contre une
raclée très classe. Je me suis bien fait tabassé, m'en suis bien sorti et suis rentré à la maison...
C'était début mai. Nous avions passé les fleurs d'oranger. À peine éloignés de Beyrouth,
cette odeur languissante nous fit rire comme si nous avions pris de la drogue. Nous avions
l'impression d'être dans un autre pays. Nous étions dans l'état où le Liban rêvait d'être. Elle ne
faisait que rire et moi je ne faisais que raconter des bêtises :
« Tu sais ? Cet homme... Je me demande ce qu'il fait cet homme ? »
« Quel homme ? »
Je me retournai en riant. Jamais je n'avais vu autant d'amour émaner des yeux d'une
femme. Je pris sa main.
« Cet homme bizarre. Je ne me souviens plus en quelle année. En 1975 je crois. Au début de
la guerre. Les bombes éclatent par-ci par-là, les conflits etc. Enfin... Cet homme plaçait toujours
une annonce dans le journal Daily Star. 'J'ai perdu mon chien à Hamra. Un chien berger. Prière
d'appeler ce numéro si vous le trouvez,' etc etc. Encore des bombardements, des explosions.
Quelques jours plus tard, de nouveau : 'J'ai perdu mon chien à Hamra. Un chien berger. Il s'appelle
Fahd et peut répondre si vous l'appelez par son nom.' La guerre continue, l'homme cette fois-ci
place l'annonce suivante : 'J'ai perdu mon chien à Hamra. Un chien berger. Il s'appelle Fahd et peut
répondre si vous l'appelez par son nom. Il a une oreille pendante, une droite.' Je ne sais pas
pourquoi, à chaque fois que j'y pense, il me fait rire cet homme. »
« Tu en parles comme un enfant, » dit ta mère, « Tu t'étonnes avant même de commencer à
raconter ton histoire. Tes yeux deviennent énormes. »
Je serrai sa main. Elle était tellement belle que, afin de ne pas perdre cet instant, je me
tournai vers la route et fit comme si c'était un moment comme un autre. Ta mère me regardait, je
profitais de cet instant. Ensuite, en passant près des champs de bananiers, je pensai à quelque
chose de drôle. Tout ce que je connaissais de beau surgissait :
« Tu sais que les bananes font du bruit quand elles mûrissent. »
« Comment ? Quel bruit ? »
« Du bruit, un son. Les bananes sont au départ comme les doigts d'une main, collées les
unes aux autres. En grandissant, les doigts se séparent et produisent un son. Si un jour tu te rends
dans un champ de bananiers au mois d'août, s'il n'y a pas d'autre bruit, tu les entendras... »
« Un son comment ? »
« Tchouk tchouk tchouk... »
« Tu te moques de moi. »
« Pourquoi je me moquerais habibti ? Le son des bananes est une réalité du Liban ! »
« Tu essaies de me faire marcher. »
« Mais enfin ! Pourquoi ne me crois-tu pas ? »
« Prouve-le alors ! »
« Comment veux-tu que je te le prouve maintenant ? Ces sons ne s'entendent qu'en août. »
« Dans ce cas, tu vas me montrer. »
« Très bien mademoiselle. Dans ce cas, je te le promets. Lorsque le bébé sera né, je
t'amènerai ici un soir d'août et tu les entendras. D'accord ? »
On s'était fait une promesse comme des enfants, scellée sous nos lèvres. Les jours suivants
au camp, je l'avais entendue poser des questions aux gens au sujet de ces bananes. À peine ils
entendaient la question qu'ils y voyaient une occasion de plaisanter :
« Comme Abou Abdo. Un son insupportable ! »
« Mais non, c'est comme un AK-47 ! »
« C'est comme Abou Abdo et comme l'AK-47. Tu dois bien écouter pour comprendre la
différence ! »
Je crois que c'était aussi dû aux hormones, elle était obstinée par le son des bananes. Elle
m'avait fait promettre trois fois :
« On va y aller, en août ! »
« D'accord habibti, on va y aller. Promis ! »
Quelques temps après tu es née. J'ai moi-même assisté ta naissance. Il n'y a qu'une seule
raison pour laquelle j'ai fait cela Filipina. Pour voir couler cette seule et unique larme.
Lorsqu'elles donnent naissance, que tout sort de leur corps, les femmes ne font couler qu'une seule
et unique larme. Cette larme souriante dans l'oeil se multiplie. Il faut bien observer, au risque de la
rater. Parce qu'au moment où elle s'échappe de l'oeil, elle coule rapidement sur la joue pour
ensuite se perdre dans les cheveux. J'ai voulu embrasser cette larme et l'avaler. J'ai voulu boire
cette eau qui se manifestait de ce bonheur miraculeux débordant de la chair. Et je le fis. En te
tenant dans mes bras, c'est ce que je fis.
Ensuite, le cou de ta mère se mit à sentir la maternité. Au moment même de ton arrivée,
l'odeur du cou de ta mère a changé. Et la façon dont elle se tenait debout. Je ne sais pas comment
t'expliquer exactement, mais on aurait dit qu'elle avait trouvé son centre de gravité. Elle se tenait à
présent avec les deux pieds ancrés dans le monde. Lorsqu'elles donnent naissance, les femmes se
transforment ainsi. Pas qu'elles soient complétées. Elles trouvent leur équilibre et s'installent dans
le monde. Elles deviennent peut-être ainsi également nos mères, c'est pour cela qu'elles donnent
l'impression de stabilité aux yeux des hommes.
Tes lèvres étaient toutes rouges. Dès la naissance. Les gens sont le plus souvent
impressionnés par les mains des bébés. Tandis que toi, c'étaient tes lèvres les plus
impressionnantes. Tu avais reçu un tas de « Mach'Allah », enveloppée dans ton lange, passant
d'une paire de bras à l'autre. Abou Naji du haut de son toit chantait pour toi. Tu pleurais. Au
départ on ne t'entendait pas beaucoup mais tu as fini par nous rendre la vie impossible. C'est ta
mère qui t'a donné ton nom, parce que son pays lui manquait. C'est moi qui t'ai donné tes yeux :
couleur Terre, comme la Palestine !
Ta mère était très fatiguée, elle n'en pouvait plus. Un jour, elle voulut sortir. Elle avait
décidé d'acheter un beau vêtement à sa fille. En fait, elle voulait marcher un peu. Elle sortit du
Camp et alla à Tariq El-Gedida, pour chercher des vêtements de bébé dans le quartier Fakhani.
Elle partit.
Quand ils la ramenèrent, son cou était décomposé. Le 17 juillet 1981, les avions israéliens
avaient tué ta mère. Je voulais tenir son cou plus que tout au monde. Mais il ne lui restait même
plus un cou que je pouvais enterrer et pleurer. C'est parce qu'elle avait été touchée au cou que ta
mère était si silencieuse.
...
Tu sais quoi Filipina ? Lorsque tu grandiras, regarde le soleil, tu comprendras. La lumière
laisse son empreinte dans l'oeil ; de la même taille, de la même forme. Partout où tu regardes, elle
laisse une empreinte aveugle. Ta mère est comme cette empreinte de lumière dans mon oeil. Lorsque
je ferme les yeux, cette empreinte bat dans l'obscurité de mon oeil. Lorsque je les ouvre, à chaque
mouvement de mon oeil, l'empreinte laisse sa trace inconstante, mauve foncé, sur les choses que je
vois par-ci par-là. Je ne veux pas que ça passe. Je veux qu'elle s'ouvre comme une blessure mauve
foncé sur chaque chose que je regarde. Autrement elle risque, comme toute autre chose que nous
avons perdu dans cette guerre, d'être oubliée comme s'il ne s'était jamais rien passé. Ta mère est
une empreinte de lumière en moi ma douce kibbeh, inaltérable.
Filipina,
Tout ce temps, je n'ai fait qu'une seule promesse à ta mère. Une seule. J'allais l'emmener
aux champs de bananiers en août. Elle allait écouter le son des bananes. Tchouk, tchouk, tchouk...
Souvent, je pense au bonheur que ça allait lui causer, à l'étonnement... C'est pour cela que je te
renvoie Filipina. Parce que cette guerre ne te laisse même pas tenir une seule promesse. Tu pars
parce que je ne peux même pas te promettre une vie. Ne parlons même pas du son des bananes.
Peut-être qu'un jour... Qui sait... Une nuit en août, lorsque tu seras grande...
N'oublie jamais cela Filipina. Tu es née en pleine guerre, au Liban. Ta Beyrouth sentait les
fleurs d'oranger, les murs peints à la chaux blanche, où les immeubles semblaient danser la dabkeh
et les gens tels des immeubles indestructibles, s'accrochaient les uns aux autres. Dans ton Liban il
n'y avait que le son des bananes.
Adieu,
Ton père Dr. Hamza
Camp de Chatila, Beyrouth.
LIVRE 2d
NOUS
« C'est un livre comme ça que je veux écrire. »
Sa voix enfumée se dissipa tandis qu'il regardait, assis en tailleur sur le lit, s'effacer dès
qu'il relevait le doigt les cercles qu'il dessinait du bout des ongles sur le drap. Découragé, il releva
la tête et les paupières :
« Enfin, quelque chose comme ça. »
Deniz, allongée à plat ventre sur le lit, observait les fils décousus et les trous que formaient
les cercles dessinés sur le drap.
Ils étaient dans la plus mauvaise chambre d'un hôtel parisien, aux plafonds hauts, à la
moquette et au parfum bon marchés, chargé de paillettes et de velours du temps de leur gloire,
depuis bien longtemps tombé dans le nylon et la toile, avec vue sur des bâtiments qui semblaient
s'être mordus à pleine force et donnaient l'impression que, s'ils se lâchaient, ils s'éparpilleraient de
tous les côtés dans cette avenue dont on n'apercevait qu'une partie. Ils étaient au centre du lit, en
plein milieu du silence, après avoir longuement fait l'amour et avoir parlé bien plus longtemps
encore. Ils regardaient la boîte en bois qui se trouvait juste entre eux deux. Des petites pierres
dedans. Des inscriptions à l'encre en arabe écrites sur les petites pierres...
Deniz se mit à jouer du bout des doigts avec les pierres de la petite boîte en bois qui se
trouvait entre eux. Elle en prit une, la déposa dans un des cercles sur le drap et demanda, la main sur
la joue :
« Qui est-ce ? »
« C'est la pierre de docteur Hamza. »
« Qu'est-ce qu'il lui arrive ? »
« Lui ? »
Son doigt basané se plaça au-dessus de la pierre et du doigt de Deniz, et se balança. Il
répondit comme s'il répétait ce que lui disait la pierre :
« Lui, il meurt après avoir envoyé Filipina à Manille. Pendant le massacre de Chatila. »
« Non ! »
Du visage d'enfant qui tentait de lui faire changer la fin de son histoire, ils rirent tous les
deux. La paume tiède qu'il allongea vers sa joue semblait pouvoir faire disparaître toute angoisse en
un toucher :
« C'est absurde n'est-ce pas ? »
Deniz ouvrit les yeux comme une petite fille qui ignorait que le mal existait dans le monde :
« Qu'est-ce qui est absurde ? »
« Yani ceci, transporter une boîte pleine de pierres de Beyrouth jusqu'ici. Les noms des
personnages d'un livre qui va s'écrire inscrits sur chaque pierre... Enfin, je ne sais pas quoi.
Yani ! »
À ce 'yani', graine cachée du Moyen-Orient fleurissant sous la langue entre les mots
anglais, Deniz répondit d'un 'yani' approbateur, bras étendus :
« Yani ! »
Ils se mirent à rire :
« Yaniii ... Je le fais pour ne pas oublier. Pas les mots mais... Yani... »
Ils rirent de tant de 'yani' puis se calmèrent :
« Yani, tu sais bien. Dans mon putain de pays, les pierres tiennent plus longtemps que les
hommes. C'est pour cela que ces pierres ne me quittent pas, depuis le tout début. Je ne sais pas
quoi, c'est comme ça. Elles m'aident à ne pas oublier. Yani, d'où je viens. »
Deniz prit les pierres une à une et les plaça dans le cercle imaginaire sur le drap.
Marwan... Nâsir... Ayşe... Madame Zeynab... Monsieur Hâdi... Jan... Setanik...
Wissam... Filipina...
« Je parie que vous jouiez aussi à ce jeu. Le jeu du moulin. Tu connais ? » demanda Deniz.
« Qu'est-ce que tu crois ! » répondit la voix réjouie, « bien sûr que je connais ! »
Ils se racontaient, leurs voix de plus en plus imperceptibles, comment leur jeu d'enfance
avait réussi à traverser les frontières, que les enfants étaient des organisations internationales
secrètes. Deniz demanda en alignant les pierres sur le lit ici et là :
« Quel titre vas-tu donner au livre ? »
Un fou rire explosa en guise de réponse.
« Quoi ?! » demanda Deniz, comme une petite fille obstinée cette fois.
« Tu vas détester ! »
« Dis-moi ! »
Il arrêta son fou rire, le coinça entre ses lèvres et finit par lui répondre :
« Le son des bananes ! »
Quand Deniz se mit à rire, face à elle, un visage attendait, souriant, regardant au-dessus
d'elle, comme pour y voir quelque chose de plus beau.
« Je te l'avais dit. Tout le monde trouve que c'est drôle. »
« Pourquoi ? Yani j'ai bien compris pourquoi, yani les lettres. Mais sérieux yani,
pourquoi ? »
« Ça c'est encore plus absurde. »
« Mais parle. »
« J'ai honte de te raconter. C'est vraiment une raison minable. »
Deniz ouvrit les yeux et, la main sur ses deux genoux tièdes, hurla en riant :
« Paaaaaarle ! »
Il baissa la tête, une tristesse en contraste avec son air plaisantin colora sa voix :
« Parce que dans cette putain de Beyrouth, je souhaite qu'un jour on n'entende que le son
des bananes. Je veux pouvoir promettre à quelqu'un. Je veux pouvoir me le promettre. Parce que...
Je veux que le vacarme dans lequel on dévale cesse et que l'on s'arrête. Que l'on s'arrête un peu. Tu
comprends ? »
Deniz se contenta de hocher la tête au creux de sa main. Elle finit par ravaler toutes ses
questions, il ne lui en resta plus qu'une maladroite :
« Pourquoi Beyrouth ? »
« Parce que ma chère demoiselle Deniz, ils ne nous laissent pas raconter, à nous les Moyen-
Orientaux, autre chose que nos propres histoires. Un Occidental peut aller raconter la vie d'un pays
paumé, un Américain peut se permettre d'écrire sur Beyrouth, mais un Afghan, un Iranien, ou je ne
sais qui, les infortunés comme nous, ils ne nous laissent pas écrire sur quoi que ce soit d'autre que
le destin des infortunés comme nous-mêmes. »
« Arrête tes salades. Sérieusement, pourquoi veux-tu écrire sur un lieu aussi impossible que
Beyrouth ? »
« Sans doute... parce que c'est un lieu impossible. Ou bien, je ne sais pas moi... Beyrouth,
c'est le fantasme d'un jour meilleur. Le fantasme que derrière le nuage de poussière se cache en fait
Paris. Le fantasme qu'on sera pris au sérieux. L'illusion, voire même le mirage, d'une vie normale.
Tu savais qu'ils construisaient sans arrêt des immeubles en verre ? Beyrouth, c'est croire à chaque
fois à l'impossible. Et moi je crois en cette bêtise. Parce que si tu ne prends pas le risque, les
histoires t'abandonnent. Avec Beyrouth, on peut toujours passer pour un con. Yani ! »
Ils se turent, un instant. Pour sortir de ce trop long silence dans lequel ils se sentaient
gauches, ils cherchaient tous les deux une phrase, une blague à raconter. Deniz, saisissant la pierre
de Filipina, parla en la fixant :
« Elle ressemble à Filipina en plus. »
« Je le savais. »
« Ne dis pas n'importe quoi, en quoi est-ce qu'elle lui ressemble ? »
« Qu'est-ce que ça peut te faire ! Elle lui ressemble, c'est tout... »
Ils se mirent à rire. Deniz se redressa au milieu des draps blancs. Elle cacha sa poitrine et
s'agenouilla. Elle mit les pierres une à une dans la boîte. Il ne lui restait plus que « Filipina ».
« Qu'est-ce qu'il va lui arriver ? Je veux dire, à la fin ? »
Ils savaient tous les deux qu'elle demandait autre chose. Quelque chose en rapport avec leur
relation...
Le bras hâlé s'allongea vers la commode. Y prit deux Lucky Strike, les alluma en même
temps. En donna une à Deniz. On aurait dit que les histoires vraies et fausses, les paroles non dites
belles et douloureuses, les blagues drôles et les cruelles plaisanteries non faites attiraient une
lumière de mauvaise augure dans ses yeux. Il inhala longuement, souffla tout aussi longuement la
fumée et dit en souriant, « Je crois, chère mademoiselle Deniz, qu'elle va avoir le même sort que
toi. »
Tous deux se regardèrent et sourirent comme s'ils étaient en possession d'un secret sournois.
« Yani ? » dit Deniz. Ils continuèrent à rire tout en faisant l'amour.
Avant que les Yani ne les fassent autant rire, que cet homme basané dans une chambre
d'hôtel parisienne, au milieu d'un lit, ne raconte entre deux scènes d'amour le livre intitulé « Le son
des bananes » qu'il avait commencé à écrire, et que Deniz se rende compte qu'elle ne voulait livrer
« son destin » qu'à cet homme, il avait fallu qu'il se passe beaucoup de choses au préalable, que le
« B » sur le carton d'identité appartenant à ce torse endormi, posé sur la commode, se dévoile.
Le son des bananes | Muz sesleri (roman)
Extraits traduits du turc par Canan Marasligil et à paraître dans Anthologie auteurs
contemporains turcs: Volume I chez Publie Net.
Ce document contient la traduction en français des sections suivantes du roman original :
- Pages 1 à 19, dans l'ordre original (livre troisième suivi du livre premier).
- Pages 145 à 150, un chapitre sous forme d'une lettre qui précède le livre second.
- Pages 159 à 163, chapitre 2 du livre second.
Canan Marasligil
LE SON DES BANANES
Beyrouth, Oxford, Istanbul, 2009
LIVRE 3e
LA POUSSIÈRE
La vérité était dans la poussière, je l'ai vue...
J'ai ouvert la fenêtre. Le vent de l'automne 2006 s'est précipité dans la maison, comme des
mains s'allongeant à l'infini.
Une nuée d'oiseau velléitaire derrière moi :
Les pages que j'avais collées au mur sans y laisser un blanc et dont j'avais tapissé le sol en
les pressant sous des pierres se sont envolées. Au fur et à mesure que les pierres dévalaient, une
histoire et tous ses passagers chaviraient.
La maison n'est à présent rien d'autre qu'une histoire.
Ni ce vieux pull jaune ne me va, ni ce pantalon noir... Je me suis entièrement habillée de
l'histoire de quelqu'un d'autre. Moi aussi, je suis désormais une de ces pierres chavirées par le vent.
Je peux à présent raconter une histoire.
Je peux redevenir... poussière.
LIVRE 1er
VOUS
1
Sous le soleil de juin qui s'élevait par-delà la montagne et s'évadait des mains de la
gigantesque et blanche Notre Dame du Liban sur le sommet de Harissa, dont on dit que dans les
jours les plus sanglants de la Guerre Civile elle tournait en pleurant le dos à la ville et qu'elle
souriait pendant les très courts cessez-le-feu, les yeux de Beyrouth s'éblouissaient. Tandis que les
autres villes du monde s'apprêtaient à changer de décor, la ville resta figée la chassie plein les yeux
sous la lumière des documentaires jaunâtres des années soixante-dix interrompant le sommeil de
quelques beyrouthins en soif de paresse qui tiraient les rideaux et fermaient les volets de leurs
balcons pour un peu plus de langueur dominicale. Les réservoirs d'eau en forme de tasse au sommet
des immeubles commençaient à s'échauffer en sourdine. Ce même silence, ces femmes entrées dans
la ménopause cette année-là, c'est-à-dire en 2006, sorties sur leur balcon pour saisir un peu de
fraîcheur matinale, le partageaient avec les célibataires du samedi soir sortis tôt, effrayés par les
lendemains de nuits sans amour. Tandis que l'immense publicité pour matelas de Sleep Comfort,
telle une plaisanterie sortie vivante de toutes les guerres, s'élevait sur la ville avec la lumière du
matin, s'exhibant comme si cette ville pouvait se permettre un sommeil serein, une personne encore
inconnue à Beyrouth, qui n'en connaissait pas encore les histoires, se trouvait seule dans le vide
d'un immeuble plein d'histoires et de gens étranges au coin de la pente Geitaoui dans le quartier
Achrafieh à l'Est de la ville. Tout commença avec le claquement d'une porte...
***
« Yalla ! Tu es libre aujourd'hui ! »
La porte claqua derrière elle. La phrase de Madame Zeynab resta coincée dans la porte. Sa
dernière parole, dans cet appartement à l'Est de Beyrouth dans le quartier d'Achrafieh situé au bout
de la pente qui descend le long de l'hôpital Geitaoui, tomba dans le vide de l'immeuble :
« Yalla ! »
Elle écouta l'écho de la porte disparaître doucement dans le silence matinal. Puis, elle
entendit son souffle...
Elle voulut retourner, dans la maison, astiquer les sols, nettoyer la cuisine, récurer les
toilettes, préparer à manger, apporter de l'eau à Monsieur Hâdi, de la liqueur de cerise à Madame
Zeynab, aux sanglots nocturnes sur le balcon, à tout ce qu'elle faisait sans cesse depuis un mois, à
tout ce qui la poussait à bout, de nouveau. Elle voulut retourner à la table de la cuisine où elle
s'installait alanguie quand elle n'avait rien à faire, à écouter les voix en arabe qu'elle ne comprenait
pas venir de la télévision, à regarder passivement la nappe en toile cirée bleue de la table, à être
dans la maison telle une créature qui ne s'éveillait que lorsqu'on disait son nom. Cette maison
construite sur des ordres semblait à présent plus douce que la liberté.
Ses sentiments enflèrent dans sa gorge. Elle descendit les escaliers arrachant chaque pas au
béton. Elle ne connaissait encore personne qui parlait sa langue dans cette ville.
'Surtout,' se dit-elle, 'n'aie pas peur.' C'était il y a une semaine, elle avait compris. Quand
on est trop seul, on finit par accoucher d'un alter ego, pour qu'il nous dise 'n'aie pas peur' de
l'intérieur :
'Tu es bien arrivée depuis Manille jusqu'ici, tu n'auras donc aucun problème à passer un
dimanche seule, tu y arriveras n'est-ce pas... Tu y arriveras.'
De peur que le bruit de ses pas n'engendre l'ouverture de portes sur son chemin, elle
descendit les quatre étages à pas feutrés. Elle se planta comme une statue inachevée derrière le taxi,
une Mercedes d'un vert démodé, garé devant l'immeuble. Il n'y avait personne dans la rue.
'Doucement,' se dit-elle, 'tu ne dois rien faire. Tu peux t'arrêter ici à présent.'
Elle serra le sac en plastique blanc accroché à son épaule. Elle entendit le froissement du
papier venant de son sac. Heureusement, tous les bruits pouvaient s'entendre dans la solitude. Elle
serra son sac encore plus fort. Sa main devint moite. Une goutte de sueur glissa sur son poignet fin
et tomba à terre. 'Si personne ne passe, peut-être qu'après avoir attendu suffisamment je pourrai de
nouveau...'
Puis une goutte de plus, puis une goutte de plus...
« Euheuuheuuuh ! »
Une toux qui ressemblait à un rugissement s'amplifia dans la cage d'escalier, remplissant le
vide en béton. Les bruits de toux dévalèrent les escaliers en compagnie des bruits de pas. Les pas
ricochèrent en voyant l'ombre devant la porte :
« Euheuuh... Il faut un taxi habibti ? »
Juste quand il s'apprêtait à passer de ses pensées et de sa langue à l'anglais, le seul son qui
sortit de sa bouche fut celui d'un grincement de couvercle difficile à ouvrir. En feignant de sourire,
son visage et ses lèvres se brisèrent comme s'ils étaient en pierre. Il avait du mal à prononcer les
quelques mots coincés dans sa gorge sèche et à peine ravala-t-il sa salive :
« Mais oui ! Tu es bien la Philippine qui travaille pour Madame Zeynab non ? Comment tu
t'appelais déjà ? »
Nâsir, persuadé comme toute personne au Moyen-Orient qu'il fallait parler en gesticulant et
syllabe par syllabe avec les étrangers pour qu'ils vous comprennent, continuait à parler en haussant
les sourcils à chaque son. Les rides sur son visage approfondies par le soleil accentuaient de joie ses
grimaces exagérées. Son anglais articulé, angulaire, palestinien, ralentit pour se faire comprendre :
« Moi Nâsir. Voisin d'en bas. Le chauffeur de taxi Nâsir. Ton nom, c'est quoi ton nom
habibti ? »
« Filipina » dit-elle, un chuchotement s'évaporant dans sa bouche.
« Filipina ? Quel drôle de nom ! Filipina des Philippines ! Ha ha ha !... »
Le bavardage amical de Nâsir brisa le béton de Filipina. Elle finit même par sourire un peu.
« Alors dis-moi, où veux-tu aller Filipina des Philippines ? »
Le front de Filipina se plissa, ses sourcils se froncèrent, sa bouche fit une grimace. Son
visage resta figé au stade précédent les larmes. Nâsir ne put rien faire d'autre que d'ignorer ce
visage-là :
« Attends, attends ! Mais bien sûr, à la rue Hamra ! C'est là qu'ils vont les tiens, au couvent
Saint-François. Ça grouille de Philippins là tous les dimanches. C'est ça ? On va à Hamra ? »
Filipina baissa la tête vers l'avant. Ce n'était pas le moment de lui dire qu'elle ne croyait en
aucun dieu.
Nâsir était gêné de son brouhaha. La gêne le rendait de plus en plus maladroit. Il se disait
que s'il parlait beaucoup, la tristesse qui coulait goutte à goutte sur le visage de la jeune fille se
perdrait dans le raffut :
« Et alors, monte. T'as de la chance, je me rendais là justement. Mais on va d'abord s'arrêter
à Bourj Hammoud pour chercher du fioul. Tu n'es sûrement pas allée à Bourj Hammoud. C'est un
quartier arménien. Mais c'est Haram ! Ils ne vous laissent pas sortir de la maison ou quoi ? » - Un
tout petit geste posé sur l'épaule de Filipina la dirigea vers le siège avant. La même main ouvrit la
porte de la voiture. - « Ah ces gens ! Tu touches combien par mois ? 200 dollars ? Et la plupart te
sert à payer ta dette aux connards qui t'ont amenée ici je présume. Soi-disant une 'agence des
travailleurs étrangers' ! Ce sont tous des marchands d'esclaves ces fils de pute ! Avant ils
importaient les égyptiens. Maintenant c'est à votre tour. » - Il attendit que Filipina retire sa jupe
blanche de la porte de la voiture. Il ferma la porte. - « Que dieu les maudisse ! Et vous, vous êtes
les esclaves du Moyen-Orient Habibti ! Les plus misérables. T'as encore de la chance toi. Madame
Zeynab... quoi qu'on en dise, c'est une femme juste. »
Il monta dans la voiture, écrasant de son poids le fauteuil du conducteur. Il ouvrit sa fenêtre.
Sortit ses cigarettes. Accrocha une clope à sa bouche, en proposa une à Filipina. Filipina se contenta
d'un mouvement de sourcils.
« En plus t'es toute petite toi ! T'as quel âge ? Désolé mais, pas moyen de deviner l'âge
chez les vôtres ! Je vais te dire, tu peux déjà être contente. Les Sri Lankais gagnent moins que vous.
Les Éthiopiens bossent pour trois fois rien. »
Il baissa le frein à main, s'allongea vers la radio. Il n'avait plus grand chose à dire et Filipina
n'avait pas la moindre intention de parler :
« Maintenant ils apportent même les filles du Népal, tu sais ? Attends un peu, ils vont où les
Népalais ? Comme ils sont bouddhistes... Y'aurait aussi un temple bouddhiste dans cette ville ? Y'a
de tout dans cette ville. Dans cette ville... »
Filipina se laissa emporter par le brouhaha de cet homme d'âge moyen à la chemise trop
serrée, essayant de remplir le silence. À l'instar des enfants au bord des larmes qui oublient leur
envie de pleurer, distraits par les choses colorées et bruyantes qui les entourent, elle oublia sa peur.
Elle regardait les dizaines d'indicateurs aux aiguilles tremblantes encrés dans le tableau de bord.
Nâsir, dès qu'il trouva une chaîne qui transmettait l'actualité, releva son nez vers le haut et
plissa les yeux comme un animal reniflant une trace de sang.
! "... le jeune palestinien Anwar dit avoir 14 ans. Il travaille 12 heures par jour pour 30 dollars, gagnant
plus que les autres enfants. Anwar, comme des centaines d'autres enfants, travaille dans les nombreux
tunnels de la contrebande entre Gaza et l'Égypte. Il explique comment deux de ses amis ont été tués dans
les tunnels gazés par le gouvernement égyptien en vue d'arrêter les trafiquants..."
Au fil des mots dictés par l'actualité, Nâsir changea de visage et laissa apparaître sous son
masque de plaisantin un tout autre homme. Un homme sur le point de tuer, sur le point de mourir.
Le regard détourné, comme un prédateur, comme une proie. Le soldat jusque-là enfoui en lui se
réveilla. En garde ! ... Sa colère a visé pour rien. En apercevant son visage dans le rétroviseur, il
revint. Il se tourna vers Filipina qui avait les yeux plongés sur les aiguilles du tableau de bord :
« Ça te plaît ? »
« Tant d'aiguilles ? » dit Filipina, ne sachant pas quoi dire d'autre.
Pour la première fois le visage de Nâsir s'accorda avec son âge. Il avala sa voix de bavard. Il
avait une vraie voix, grave, sombre ; il parla avec. « Je te raconterai Refika » dit-il. Sa voix semblait
venir des tunnels de Gaza :
« Ça aussi je te raconterai. Mettons-nous en route. »
Nâsir régla la radio sur une musique pleine de darbouka et de tambourins, « Allez, » dit-il,
« Bienvenue à Beyrouth Refika Filipina ! »
« Je » dit Filipina, hésitante :
« Je ne vais pas au couvent... »
Elle regarda Nâsir pour la première fois. Elle trouva la force et lui parla de sa voix la plus
déterminée :
« Je dois me rendre au camp de Chatila. »
Nâsir se tourna avec une telle vitesse vers Filipina que les dizaines d'aiguilles des
indicateurs sur le tableau de bord, qui pointaient toutes dans des directions différentes, se mirent à
tournoyer de façon synchronisée, avant même que le moteur ne démarre.
2
« Toc toc toc ! Messieurs ! Le dîner est servi. »
Aussitôt que le maître d'hôtel frappa les trois coups, les hommes et les femmes en toge
s'avancèrent lentement avec force galanterie vers la grande table en bois. En observant les noms
inscrits sur les cartons placés sur la « haute table » universitaire, chacun méditait « une liste de
sujets de conversation » qui serait en rapport avec les connaissances de leur voisin de table à cet
illustre dîner. Ceux qui allaient s'asseoir aux côtés du président du centre d'études européennes
Philip Smithson étaient en train de faire un download complet du dernier article qu'ils avaient lu sur
l'élargissement de l'Union Européenne. Ceux qui se retrouvaient aux côtés du professeur d'études
islamiques venant d'Egypte, invité au centre d'études du Moyen-Orient, préparaient la question sur
les Frères musulmans la plus complexe qui soit et pour laquelle ils avaient déjà bien élaboré la
réponse. Dans une situation plus difficile étaient ceux placés aux côtés des conférenciers de le
session du jour intitulée « La perception de l'Islam en Europe ». Il était évident qu'ils ramaient à
toute vitesse dans leur mémoire pour se souvenir des noms des différents interlocuteurs de la
session. Tous ces honorables invités du monde universitaire énuméraient dans leur esprit les bonnes
blagues sur les « ennuyeux dîners d'Oxford » qu'ils avaient déjà testées au moins une dizaine de
fois. Les seuls à s'intéresser au menu de la soirée étaient ceux assis aux côtés d'invités sans aucun
intérêt pour leur carrière.
Tandis que le doyen s'attardait à annoncer le tant attendu « Bon appétit » à ce dîner où la
moindre hâte ou agitation était considérée comme déplacée, ceux installés à leurs chaises
s'efforçaient de remplir des conversations insipides. Finalement l'ordre ayant été donné, les
convives répondirent. Un premier désastre de la cuisine anglaise, exagérément garni afin de faire
oublier son manque de saveur, fut servi en entrée. Les vins, dont les goûts ne convenaient en aucun
cas à cette hyperbole universitaire, étaient versés par des serveurs d'âge moyen du Collège en
apparence titulaires d'au moins trois doctorats, en inclinant la bouteille, montrant l'étiquette, faisant
goûter, bien qu'il n'y ait aucun autre choix, leur donnant ainsi une saveur française.
À ce dîner, où il était impossible de se présenter sans invitation et où ceux qui y étaient pour
la première fois invités s'empresseraient par après de raconter leur soirée sur le ton de la
plaisanterie mais toujours avec exagération, tout le monde s'efforçait de manger à la même vitesse,
d'ingurgiter le vin en gorgées identiques. On ne renversait rien sur la nappe blanche jusqu'à
l'arrivée du plat principal, les lustres éclairaient depuis les hauts plafonds les extravagants couverts
en argent placés en abondance sur la table pour cacher la pauvreté du menu.
Deniz avait appris à se comporter à ces dîners de la même façon qu'elle avait appris à réciter
les prières en arabe, sans les comprendre. Pouvoir rester installé à table aussi longtemps à boire du
vin et à manger des mets, sans parler de soi-même, sans vraiment parler de quoi que ce soit avec
sincérité, faisait partie intégrante de l'éducation d'Oxford. Elle avait essayé par tous les moyens
d'être comme eux, après des années d'agonie, elle avait fini par déplacer les yeux de son âme
jusqu'au plafond afin d'observer de loin tout ce qu'il se passait, et de n'établir que la partie restante
d'elle-même au centre des activités. De toute façon, personne ne lui demandait d'être présente corps
et âme.
Nul n'attendait ni vérité ni sincérité de la part de personne.
Tous ces gens, dans le meilleur des cas, savaient qu'ils ne pourraient ajouter tout au plus
qu'une phrase à la trop grosse boule de savoir de l'humanité et qu'ils mourraient à coup sûr sans
même pouvoir y arriver. Il était un temps où Deniz croyait que ces gens d'Oxford évitaient à tout
prix la sincérité de peur de faire face à cette tragédie. Mais cela faisait un certain temps qu'elle ne
pensait plus à ce genre de chose. Même son âme, du haut du plafond, était sur le point de se
consumer.
C'est pour cette raison qu'en pleine conversation avec le directeur du centre d'études
islamiques Henry Stevenson, installé à sa gauche, à propos d'une polémique autour de la
construction d'une mosquée à Oxford, et pour laquelle elle tentait de se remémorer les articles
qu'elle avait lus à ce sujet afin de pouvoir continuer la discussion, elle se souvint des jours datant de
l'époque où elle ne parlait pas encore anglais où elle inventait les paroles des chansons de Michael
Jackson. Cette pensée absurde lui vint à cause de son voisin théoricien d'origine grecque qu'elle ne
comprenait pas et écoutait de la même façon qu'elle écoutait Michael Jackson chanter Billy Jean à
l'époque :
« I and oven! I and oven! »
Déformées, réinventées, elle avait tant mémorisé les paroles de ces chansons qu'elle ne
pouvait plus les entendre dans leurs versions originales, même après avoir appris l'anglais, et elle
réalisait ainsi que seul les souvenirs d'enfance pouvaient vaincre le savoir. Même « Moi et le four »
finissait par vaincre l'anglais d'Oxford.
L'accent de Brooklyn de Stevenson et sa barbe musulmane, à laquelle il avait donné une
forme qui lui éviterait de se faire arrêter « au hasard » aux douanes d'aéroports, allaient si peu avec
son discours, que Deniz avait peine à croire que c'était un musulman qui lui parlait des affaires de
l'Islam. « ... en fait je crois que la polémique est aussi due au fait que la taille de la mosquée ne doit
pas dépasser la tour de New College. Le prophète Mohammed - salallahu aleyhi ve sellem - dit
dans l'un de ces hadith qui je crois devrait vous intéresser que... »
Tandis que Stevenson racontait l'hadith, disant les 'sallahu...' que chaque croyant répétait
après le nom du prophète, Deniz pensa 'encore un qui traite sa propre foi comme un touriste
américain.' Elle se mit à réfléchir aux allures de touristes de ces musulmans occidentaux, à leur
lecture des écrits de Mevlana les poussant à interpréter l'Islam comme s'il s'agissait d'une
spiritualité de miséricorde comme le bouddhisme, à la façon dont l'occidental écorche et blanchit
les couleurs basanées de l'Islam, à 'la dureté de la croyance de l'Islam qui se perd dans la
traduction,' qu'elle décrirait certainement dans un article universitaire, un jour, mais pour lequel elle
ne savait pas encore par où commencer.
« Dans mon pays... » dit-elle avec un accent anglais bien soigné. Elle reprit ensuite sa
phrase, la recadrant légèrement et l'ajustant au contexte universitaire :
« Vous avez raison... »
Tout comme chaque oxonien qui se respecte, après avoir émis la convention sacrée, elle
reprit son discours :
« Dans mon pays également on veille considérablement à ce que les minarets des mosquées
et les monuments érigés par le gouvernement séculaire ne se dépassent pas mutuellement. C'est
d'ailleurs pour cette raison qu'Istanbul a vu ces dernières années se construire de monstrueux
monuments d'Atatürk pour faire de l'ombre aux minarets de mosquées centenaires. »
Stevenson attendit le plat principal pour se permettre de lâcher un éclat de rire abrégé. Il
demanda dans son éclat de rire :
« Vous êtes Turque n'est-ce pas ? »
« Ne disons pas Turque mais » souffla Deniz en souriant, « disons de Turquie. »
Stevenson parcourait sous ses yeux vitreux la base de données sous le titre Turquie. « Ah
oui, » dit-il, « si je ne me trompe, la Turquie aussi a connu une tension identitaire semblable à celle
en Allemagne. N'est-ce pas ? »
Deniz, à force d'expliquer la même chose à nombre d'étrangers, avait mémorisé un énoncé
tout à fait simplifié et universalisé sur « La problématique du nationalisme de l'intelligentsia
turque » qu'elle lâcha d'une traite sur la table :
« Vous avez raison. Les intellectuels en Turquie, en réponse aux éléments nationalistes
érigés lors de la fondation du pays et aux politiques d'extermination des minorités ethniques,
préfèrent se dire de Turquie plutôt que Turcs. »
Stevenson, imitant avec succès le geste des plus académiques qui consistait à poser les
coudes sur la table, rapprocher ses mains devant le visage et froncer les sourcils, regarda Deniz et
tout en mâchant une bouchée hocha longuement la tête en guise de 'Oui, je comprends,
intéressant.' Bien sûr qu'il n'avait pas trouvé ça intéressant et bien sûr qu'il allait dire quelque
chose qui allait susciter en guise de réponse le même geste courtois :
« Que pensez-vous du rôle d'unification que pourrait jouer l'Islam dans cette
situation ? D'après ce que j'ai compris de votre présentation aujourd'hui, vous essayez de lier le
mouvement islamique au Moyen-Orient à la pauvreté. Vous corrélez la montée de l'Islam avec la
pauvreté. C'est intéressant bien sûr. »
Il y avait trois définitions du mot « intéressant » à Oxford. La première signifiait, « Ce n'est
pas du tout intéressant mais comme nous sommes forcés de nous parler pour l'instant, nous ferions
mieux d'être courtois. » La seconde qui revenait à dire « Je n'ai rien compris » ne pouvait
s'entendre que dans les bars d'Oxford où ivre, on racontait sa thèse de doctorat aux serveurs. Quant
à la troisième elle voulait dire, « Vous dites n'importe quoi mais je n'ai pas encore perdu la tête au
point de vous faire croire que j'ai laissé tomber les convenances académiques. » Celui de Stevenson
était certainement de la troisième. En trois ans et demi à Oxford, Deniz n'avait encore jamais
entendu le mot « intéressant » utilisé dans sa définition originale.
« Je ne suis encore qu'en phase d'écriture de ma thèse bien entendu. Mais je crois que la
notion actuelle de 'terreur islamique' a entièrement occulté le facteur de pauvreté au sein du
mouvement social. En plus, je suis également d'avis que ce discours créé aux États-Unis à des fins
politiques s'est emparé du monde universitaire européen. J'ai l'impression que l'on ignore l'attitude
que le mouvement islamique produit ou tente de produire face au système néolibéral. Voire même
que le concept d'Islam modéré a été créé comme moyen politique afin de neutraliser cette culture
de résistance... »
Stevenson était retourné à son plat, hochant la tête de temps à autre pour montrer à Deniz
qu'il l'écoutait, fronçant tout de même les sourcils la tête devant son rôti en guise de
désapprobation. Deniz s'était mise à gigoter des mains. Il était déjà trop tard quand elle finit par
calmer ses mains, personne ne s'attendait à une telle attitude de sa part, mais elle avait parlé
franchement. La seule personne à table qui était dans la même situation qu'elle était Francesca, du
centre d'études européennes, séparée depuis peu de son mari, ayant pris sept kilos en un mois, qui
avait trop bu et de ce fait oublié qu'elle remplaçait un invité absent tandis qu'elle révélait à un
doctorant palestinien ses aphorismes sur les hommes. Deniz plaça doucement ses mains sur ses
genoux et réussit à terminer sa réplique dans le respect des traditions du dîner :
« Et vous, que pensez-vous à ce sujet ? »
Stevenson, d'une lourdeur digne d'un homme de foi plutôt que d'un théoricien, déposa ses
couverts, fixa le col de sa toge et se tourna vers Deniz :
« Êtes-vous quelqu'un de croyant Deniz ? »
La question fut servie avec la crème fraîche et les fraises, suivie du discours de
remerciement du doyen copieusement rempli de boniments pour relâcher les foules. Deniz était
tellement étonnée de cette question totalement à l'encontre des coutumes d'Oxford, que durant tout
le discours du doyen elle ne sut qu'esquisser un sourire à chaque éclat de rire de la salle. Quant à
Stevenson, il dut se dire que sa question 'politiquement incorrecte' pourrait facilement s'accrocher à
la toile des rumeurs et se retrouver au comité d'éthique, et voulant éviter toute contrainte, une fois
le discours du doyen terminé, il ne fit aucun signe laissant entendre qu'il espérait encore une
réponse à sa question.
Deniz mélangea la crème, la malaxa du bout de sa fourchette, déplaça les fraises d'un côté
de son assiette à l'autre. En se souvenant de l'étrange éducation religieuse que lui avait inculqué son
arrière grand-mère, du dieu de son enfance, dodu, amusant, elle sentit couler en elle un sentiment
tiède de tristesse qui n'avait rien à voir avec la situation dans laquelle elle se trouvait. Elle inspira
un bon coup et se tourna vers Stevenson qui ne l'écoutait plus :
« J'aurais bien voulu croire en dieu, Monsieur Stevenson. Il arrive parfois que l'on veuille à
tout prix se faire pardonner. »
Stevenson avait placé ses coudes sur la table et rapproché ses mains. Se préparant à dire
« Intéressant », il s'était déjà mis à hocher la tête. Deniz était amèrement fière d'avoir pu garder ses
esprits et avalé le reste de sa phrase.
'Parce que Monsieur Stevenson, l'autre jour, alors que je n'en avais pas la moindre envie,
j'ai commis un avortement.'
Le 21 août 1982, Chatila
Ma Filipina, ma douce kibbeh,
Le cou d'une femme est sa phrase la plus longue. Silencieuse, blanche, une phrase en
continu qui parle à jamais. Je pourrais écrire l'histoire du cou de ta mère. Son cou tremblant de
douleur sous le poids de la kalachnikov qu'elle tenait en main cette nuit-là, la première fois que son
cou s'allongea vers moi, une promesse qu'elle me fit un matin avec la blancheur de son cou, qu'elle
ne voulait qu'une seule promesse de moi... J'aurais peut-être dû tenir le journal intime du cou de ta
mère.
Ta mère n'avait que des envies de vie tout au long de sa grossesse. Et moi je la suivais dans
sa débauche, chaque jour je repoussais la guerre plus loin de nous. Nous affrontions la mort en
vivant. C'était notre intifada ! Une intifada pour deux. Trois si on te comptait également. Tu étais
toi aussi une petite intifada dans le ventre de ta mère.
Ta mère souhaita aller à la mer. « Non, pas à la Corniche. Loin. » J'avais emprunté la
voiture d'Abou Naji. Depuis qu'elle s'était prise une grenade au coffre arrière, elle était ouverte
comme un oeillet, en tranches, feuilletée. Ce n'était qu'une demi voiture mais par je ne sais quel
miracle elle roulait. Nous étions donc partis. Dès que nous nous étions mis en route ta mère avait
commencé à poser des questions. Des questions à mon sujet. Au sujet de mon enfance. Pas comme
si elle cherchait à savoir quelque chose. Je crois qu'elle ne faisait que m'écouter et m'observer.
Elle était très amoureuse, ses yeux caressaient mes joues. Je devenais ainsi plus beau en lui
racontant.
Enfant, comment je courais derrière les oiseaux « firri »,
... Qu'est-ce que j'en sais moi comment on dit firri en anglais... En plus, c'est un oiseau
tellement froussard qu'il ne mériterait même pas d'être traduit en anglais.
Comment je « pêchais » les grenouilles,
... Bien sûr que ça se pêche, tu ne le savais pas ? Il suffit de mettre du pain au bout de
l'hameçon et de le placer sur les nénuphars. La grenouille saute dessus et bondit quand sa bouche
s'accroche à l'hameçon. Lorsqu'elle bondit, un ami doit se précipiter pour l'attraper dès qu'elle
retombe pour lui trancher la gorge...
Comment je m'étais fait taper à l'école et comment tendre une embuscade,
... Ces fils de pute ! Comment ils se sont rués tous ensemble sur moi. C'était par contre une
raclée très classe. Je me suis bien fait tabassé, m'en suis bien sorti et suis rentré à la maison...
C'était début mai. Nous avions passé les fleurs d'oranger. À peine éloignés de Beyrouth,
cette odeur languissante nous fit rire comme si nous avions pris de la drogue. Nous avions
l'impression d'être dans un autre pays. Nous étions dans l'état où le Liban rêvait d'être. Elle ne
faisait que rire et moi je ne faisais que raconter des bêtises :
« Tu sais ? Cet homme... Je me demande ce qu'il fait cet homme ? »
« Quel homme ? »
Je me retournai en riant. Jamais je n'avais vu autant d'amour émaner des yeux d'une
femme. Je pris sa main.
« Cet homme bizarre. Je ne me souviens plus en quelle année. En 1975 je crois. Au début de
la guerre. Les bombes éclatent par-ci par-là, les conflits etc. Enfin... Cet homme plaçait toujours
une annonce dans le journal Daily Star. 'J'ai perdu mon chien à Hamra. Un chien berger. Prière
d'appeler ce numéro si vous le trouvez,' etc etc. Encore des bombardements, des explosions.
Quelques jours plus tard, de nouveau : 'J'ai perdu mon chien à Hamra. Un chien berger. Il s'appelle
Fahd et peut répondre si vous l'appelez par son nom.' La guerre continue, l'homme cette fois-ci
place l'annonce suivante : 'J'ai perdu mon chien à Hamra. Un chien berger. Il s'appelle Fahd et peut
répondre si vous l'appelez par son nom. Il a une oreille pendante, une droite.' Je ne sais pas
pourquoi, à chaque fois que j'y pense, il me fait rire cet homme. »
« Tu en parles comme un enfant, » dit ta mère, « Tu t'étonnes avant même de commencer à
raconter ton histoire. Tes yeux deviennent énormes. »
Je serrai sa main. Elle était tellement belle que, afin de ne pas perdre cet instant, je me
tournai vers la route et fit comme si c'était un moment comme un autre. Ta mère me regardait, je
profitais de cet instant. Ensuite, en passant près des champs de bananiers, je pensai à quelque
chose de drôle. Tout ce que je connaissais de beau surgissait :
« Tu sais que les bananes font du bruit quand elles mûrissent. »
« Comment ? Quel bruit ? »
« Du bruit, un son. Les bananes sont au départ comme les doigts d'une main, collées les
unes aux autres. En grandissant, les doigts se séparent et produisent un son. Si un jour tu te rends
dans un champ de bananiers au mois d'août, s'il n'y a pas d'autre bruit, tu les entendras... »
« Un son comment ? »
« Tchouk tchouk tchouk... »
« Tu te moques de moi. »
« Pourquoi je me moquerais habibti ? Le son des bananes est une réalité du Liban ! »
« Tu essaies de me faire marcher. »
« Mais enfin ! Pourquoi ne me crois-tu pas ? »
« Prouve-le alors ! »
« Comment veux-tu que je te le prouve maintenant ? Ces sons ne s'entendent qu'en août. »
« Dans ce cas, tu vas me montrer. »
« Très bien mademoiselle. Dans ce cas, je te le promets. Lorsque le bébé sera né, je
t'amènerai ici un soir d'août et tu les entendras. D'accord ? »
On s'était fait une promesse comme des enfants, scellée sous nos lèvres. Les jours suivants
au camp, je l'avais entendue poser des questions aux gens au sujet de ces bananes. À peine ils
entendaient la question qu'ils y voyaient une occasion de plaisanter :
« Comme Abou Abdo. Un son insupportable ! »
« Mais non, c'est comme un AK-47 ! »
« C'est comme Abou Abdo et comme l'AK-47. Tu dois bien écouter pour comprendre la
différence ! »
Je crois que c'était aussi dû aux hormones, elle était obstinée par le son des bananes. Elle
m'avait fait promettre trois fois :
« On va y aller, en août ! »
« D'accord habibti, on va y aller. Promis ! »
Quelques temps après tu es née. J'ai moi-même assisté ta naissance. Il n'y a qu'une seule
raison pour laquelle j'ai fait cela Filipina. Pour voir couler cette seule et unique larme.
Lorsqu'elles donnent naissance, que tout sort de leur corps, les femmes ne font couler qu'une seule
et unique larme. Cette larme souriante dans l'oeil se multiplie. Il faut bien observer, au risque de la
rater. Parce qu'au moment où elle s'échappe de l'oeil, elle coule rapidement sur la joue pour
ensuite se perdre dans les cheveux. J'ai voulu embrasser cette larme et l'avaler. J'ai voulu boire
cette eau qui se manifestait de ce bonheur miraculeux débordant de la chair. Et je le fis. En te
tenant dans mes bras, c'est ce que je fis.
Ensuite, le cou de ta mère se mit à sentir la maternité. Au moment même de ton arrivée,
l'odeur du cou de ta mère a changé. Et la façon dont elle se tenait debout. Je ne sais pas comment
t'expliquer exactement, mais on aurait dit qu'elle avait trouvé son centre de gravité. Elle se tenait à
présent avec les deux pieds ancrés dans le monde. Lorsqu'elles donnent naissance, les femmes se
transforment ainsi. Pas qu'elles soient complétées. Elles trouvent leur équilibre et s'installent dans
le monde. Elles deviennent peut-être ainsi également nos mères, c'est pour cela qu'elles donnent
l'impression de stabilité aux yeux des hommes.
Tes lèvres étaient toutes rouges. Dès la naissance. Les gens sont le plus souvent
impressionnés par les mains des bébés. Tandis que toi, c'étaient tes lèvres les plus
impressionnantes. Tu avais reçu un tas de « Mach'Allah », enveloppée dans ton lange, passant
d'une paire de bras à l'autre. Abou Naji du haut de son toit chantait pour toi. Tu pleurais. Au
départ on ne t'entendait pas beaucoup mais tu as fini par nous rendre la vie impossible. C'est ta
mère qui t'a donné ton nom, parce que son pays lui manquait. C'est moi qui t'ai donné tes yeux :
couleur Terre, comme la Palestine !
Ta mère était très fatiguée, elle n'en pouvait plus. Un jour, elle voulut sortir. Elle avait
décidé d'acheter un beau vêtement à sa fille. En fait, elle voulait marcher un peu. Elle sortit du
Camp et alla à Tariq El-Gedida, pour chercher des vêtements de bébé dans le quartier Fakhani.
Elle partit.
Quand ils la ramenèrent, son cou était décomposé. Le 17 juillet 1981, les avions israéliens
avaient tué ta mère. Je voulais tenir son cou plus que tout au monde. Mais il ne lui restait même
plus un cou que je pouvais enterrer et pleurer. C'est parce qu'elle avait été touchée au cou que ta
mère était si silencieuse.
...
Tu sais quoi Filipina ? Lorsque tu grandiras, regarde le soleil, tu comprendras. La lumière
laisse son empreinte dans l'oeil ; de la même taille, de la même forme. Partout où tu regardes, elle
laisse une empreinte aveugle. Ta mère est comme cette empreinte de lumière dans mon oeil. Lorsque
je ferme les yeux, cette empreinte bat dans l'obscurité de mon oeil. Lorsque je les ouvre, à chaque
mouvement de mon oeil, l'empreinte laisse sa trace inconstante, mauve foncé, sur les choses que je
vois par-ci par-là. Je ne veux pas que ça passe. Je veux qu'elle s'ouvre comme une blessure mauve
foncé sur chaque chose que je regarde. Autrement elle risque, comme toute autre chose que nous
avons perdu dans cette guerre, d'être oubliée comme s'il ne s'était jamais rien passé. Ta mère est
une empreinte de lumière en moi ma douce kibbeh, inaltérable.
Filipina,
Tout ce temps, je n'ai fait qu'une seule promesse à ta mère. Une seule. J'allais l'emmener
aux champs de bananiers en août. Elle allait écouter le son des bananes. Tchouk, tchouk, tchouk...
Souvent, je pense au bonheur que ça allait lui causer, à l'étonnement... C'est pour cela que je te
renvoie Filipina. Parce que cette guerre ne te laisse même pas tenir une seule promesse. Tu pars
parce que je ne peux même pas te promettre une vie. Ne parlons même pas du son des bananes.
Peut-être qu'un jour... Qui sait... Une nuit en août, lorsque tu seras grande...
N'oublie jamais cela Filipina. Tu es née en pleine guerre, au Liban. Ta Beyrouth sentait les
fleurs d'oranger, les murs peints à la chaux blanche, où les immeubles semblaient danser la dabkeh
et les gens tels des immeubles indestructibles, s'accrochaient les uns aux autres. Dans ton Liban il
n'y avait que le son des bananes.
Adieu,
Ton père Dr. Hamza
Camp de Chatila, Beyrouth.
LIVRE 2d
NOUS
2
« C'est un livre comme ça que je veux écrire. »
Sa voix enfumée se dissipa tandis qu'il regardait, assis en tailleur sur le lit, s'effacer dès
qu'il relevait le doigt les cercles qu'il dessinait du bout des ongles sur le drap. Découragé, il releva
la tête et les paupières :
« Enfin, quelque chose comme ça. »
Deniz, allongée à plat ventre sur le lit, observait les fils décousus et les trous que formaient
les cercles dessinés sur le drap.
Ils étaient dans la plus mauvaise chambre d'un hôtel parisien, aux plafonds hauts, à la
moquette et au parfum bon marchés, chargé de paillettes et de velours du temps de leur gloire,
depuis bien longtemps tombé dans le nylon et la toile, avec vue sur des bâtiments qui semblaient
s'être mordus à pleine force et donnaient l'impression que, s'ils se lâchaient, ils s'éparpilleraient de
tous les côtés dans cette avenue dont on n'apercevait qu'une partie. Ils étaient au centre du lit, en
plein milieu du silence, après avoir longuement fait l'amour et avoir parlé bien plus longtemps
encore. Ils regardaient la boîte en bois qui se trouvait juste entre eux deux. Des petites pierres
dedans. Des inscriptions à l'encre en arabe écrites sur les petites pierres...
Deniz se mit à jouer du bout des doigts avec les pierres de la petite boîte en bois qui se
trouvait entre eux. Elle en prit une, la déposa dans un des cercles sur le drap et demanda, la main sur
la joue :
« Qui est-ce ? »
« C'est la pierre de docteur Hamza. »
« Qu'est-ce qu'il lui arrive ? »
« Lui ? »
Son doigt basané se plaça au-dessus de la pierre et du doigt de Deniz, et se balança. Il
répondit comme s'il répétait ce que lui disait la pierre :
« Lui, il meurt après avoir envoyé Filipina à Manille. Pendant le massacre de Chatila. »
« Non ! »
Du visage d'enfant qui tentait de lui faire changer la fin de son histoire, ils rirent tous les
deux. La paume tiède qu'il allongea vers sa joue semblait pouvoir faire disparaître toute angoisse en
un toucher :
« C'est absurde n'est-ce pas ? »
Deniz ouvrit les yeux comme une petite fille qui ignorait que le mal existait dans le monde :
« Qu'est-ce qui est absurde ? »
« Yani ceci, transporter une boîte pleine de pierres de Beyrouth jusqu'ici. Les noms des
personnages d'un livre qui va s'écrire inscrits sur chaque pierre... Enfin, je ne sais pas quoi.
Yani ! »
À ce 'yani', graine cachée du Moyen-Orient fleurissant sous la langue entre les mots
anglais, Deniz répondit d'un 'yani' approbateur, bras étendus :
« Yani ! »
Ils se mirent à rire :
« Yaniii ... Je le fais pour ne pas oublier. Pas les mots mais... Yani... »
Ils rirent de tant de 'yani' puis se calmèrent :
« Yani, tu sais bien. Dans mon putain de pays, les pierres tiennent plus longtemps que les
hommes. C'est pour cela que ces pierres ne me quittent pas, depuis le tout début. Je ne sais pas
quoi, c'est comme ça. Elles m'aident à ne pas oublier. Yani, d'où je viens. »
Deniz prit les pierres une à une et les plaça dans le cercle imaginaire sur le drap.
Marwan... Nâsir... Ayşe... Madame Zeynab... Monsieur Hâdi... Jan... Setanik...
Wissam... Filipina...
« Je parie que vous jouiez aussi à ce jeu. Le jeu du moulin. Tu connais ? » demanda Deniz.
« Qu'est-ce que tu crois ! » répondit la voix réjouie, « bien sûr que je connais ! »
Ils se racontaient, leurs voix de plus en plus imperceptibles, comment leur jeu d'enfance
avait réussi à traverser les frontières, que les enfants étaient des organisations internationales
secrètes. Deniz demanda en alignant les pierres sur le lit ici et là :
« Quel titre vas-tu donner au livre ? »
Un fou rire explosa en guise de réponse.
« Quoi ?! » demanda Deniz, comme une petite fille obstinée cette fois.
« Tu vas détester ! »
« Dis-moi ! »
Il arrêta son fou rire, le coinça entre ses lèvres et finit par lui répondre :
« Le son des bananes ! »
Quand Deniz se mit à rire, face à elle, un visage attendait, souriant, regardant au-dessus
d'elle, comme pour y voir quelque chose de plus beau.
« Je te l'avais dit. Tout le monde trouve que c'est drôle. »
« Pourquoi ? Yani j'ai bien compris pourquoi, yani les lettres. Mais sérieux yani,
pourquoi ? »
« Ça c'est encore plus absurde. »
« Mais parle. »
« J'ai honte de te raconter. C'est vraiment une raison minable. »
Deniz ouvrit les yeux et, la main sur ses deux genoux tièdes, hurla en riant :
« Paaaaaarle ! »
Il baissa la tête, une tristesse en contraste avec son air plaisantin colora sa voix :
« Parce que dans cette putain de Beyrouth, je souhaite qu'un jour on n'entende que le son
des bananes. Je veux pouvoir promettre à quelqu'un. Je veux pouvoir me le promettre. Parce que...
Je veux que le vacarme dans lequel on dévale cesse et que l'on s'arrête. Que l'on s'arrête un peu. Tu
comprends ? »
Deniz se contenta de hocher la tête au creux de sa main. Elle finit par ravaler toutes ses
questions, il ne lui en resta plus qu'une maladroite :
« Pourquoi Beyrouth ? »
« Parce que ma chère demoiselle Deniz, ils ne nous laissent pas raconter, à nous les Moyen-
Orientaux, autre chose que nos propres histoires. Un Occidental peut aller raconter la vie d'un pays
paumé, un Américain peut se permettre d'écrire sur Beyrouth, mais un Afghan, un Iranien, ou je ne
sais qui, les infortunés comme nous, ils ne nous laissent pas écrire sur quoi que ce soit d'autre que
le destin des infortunés comme nous-mêmes. »
« Arrête tes salades. Sérieusement, pourquoi veux-tu écrire sur un lieu aussi impossible que
Beyrouth ? »
« Sans doute... parce que c'est un lieu impossible. Ou bien, je ne sais pas moi... Beyrouth,
c'est le fantasme d'un jour meilleur. Le fantasme que derrière le nuage de poussière se cache en fait
Paris. Le fantasme qu'on sera pris au sérieux. L'illusion, voire même le mirage, d'une vie normale.
Tu savais qu'ils construisaient sans arrêt des immeubles en verre ? Beyrouth, c'est croire à chaque
fois à l'impossible. Et moi je crois en cette bêtise. Parce que si tu ne prends pas le risque, les
histoires t'abandonnent. Avec Beyrouth, on peut toujours passer pour un con. Yani ! »
Ils se turent, un instant. Pour sortir de ce trop long silence dans lequel ils se sentaient
gauches, ils cherchaient tous les deux une phrase, une blague à raconter. Deniz, saisissant la pierre
de Filipina, parla en la fixant :
« Elle ressemble à Filipina en plus. »
« Je le savais. »
« Ne dis pas n'importe quoi, en quoi est-ce qu'elle lui ressemble ? »
« Qu'est-ce que ça peut te faire ! Elle lui ressemble, c'est tout... »
Ils se mirent à rire. Deniz se redressa au milieu des draps blancs. Elle cacha sa poitrine et
s'agenouilla. Elle mit les pierres une à une dans la boîte. Il ne lui restait plus que « Filipina ».
« Qu'est-ce qu'il va lui arriver ? Je veux dire, à la fin ? »
Ils savaient tous les deux qu'elle demandait autre chose. Quelque chose en rapport avec leur
relation...
Le bras hâlé s'allongea vers la commode. Y prit deux Lucky Strike, les alluma en même
temps. En donna une à Deniz. On aurait dit que les histoires vraies et fausses, les paroles non dites
belles et douloureuses, les blagues drôles et les cruelles plaisanteries non faites attiraient une
lumière de mauvaise augure dans ses yeux. Il inhala longuement, souffla tout aussi longuement la
fumée et dit en souriant, « Je crois, chère mademoiselle Deniz, qu'elle va avoir le même sort que
toi. »
Tous deux se regardèrent et sourirent comme s'ils étaient en possession d'un secret sournois.
« Yani ? » dit Deniz. Ils continuèrent à rire tout en faisant l'amour.
Avant que les Yani ne les fassent autant rire, que cet homme basané dans une chambre
d'hôtel parisienne, au milieu d'un lit, ne raconte entre deux scènes d'amour le livre intitulé « Le son
des bananes » qu'il avait commencé à écrire, et que Deniz se rende compte qu'elle ne voulait livrer
« son destin » qu'à cet homme, il avait fallu qu'il se passe beaucoup de choses au préalable, que le
« B » sur le carton d'identité appartenant à ce torse endormi, posé sur la commode, se dévoile.